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Moumouna
Henri Dès
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Le pays est un grand désert rouge
Le vent soulève la poussière
Le ciel est trop bleu e il pique les yeux
Le soleil tape à grands coups sur les têtes
Depuis neuf mois, il n'a pas plu
Tout est sec
L'herbe est toute jaune
Le sable brûle sous les pieds
La terre est dure comme du pain rassi
Les arbres sont nus
Les branches sont noires comme du charbon
Tout le pays a soif
L'eau est partie on ne sait pas où
Les rivières ne sont plus que des gros tas de pierres
Les puits ne sont plus que des trous pleins de cailloux
Les fontaines n'ont plus d'eau pour chanter
Il fait triste
Chaque matin, tout le village se rassemble
Chacun sort de sa maison avant le lever du soleil
Toute le monde se réunit autour de l'arbre
C'est l'arbre qui est au milieu de la place du village
D'habitude, c'est un arbre qui fait une belle ombre
Aujourd'hui, c'est un arbre tellement sec qu'il est noir comme un pain
Tous les matins, le village se réunit pour interroger le ciel
Chacun se lève à son tour et fait le tour de l'arbre en regardant le plus loin possible
Chacun guette avec ses deux yeux, chacun voudrait être le premier à voir les ailes d'un nuage demain
Tout le monde serait heureux, même si ce n'était qu'un nuage gros comme un papillon blanc
Mais rien, jamais rien
Pas même un nuage gros comme un moustique
Rien que le ciel trop bleu qui pique les yeux
Le vieil Anissa dit
"Je ne vois vraiment rien"
Et il va se rasseoir and laissant retomber sa tête, triste
Gradina reprend
"Je n'ai vraiment rien vu"
Et il retourne à sa place en fermant les yeux
"Je ne vois que rien et rien que rien"
Soupire Oussouf, et il s'asseoit avec la tête contre ses genoux
Mais personne ne pose la question à Moumouna
Moumouna reste assise à sa place et elle ne bouge pas
Moumouna est aveugle
Aveugle depuis sa naissance
Moumouna a beau tenir ses yeux grands overts
Ses deux yeux ne voient rien
Moumouna se sent encore plus triste que les autres
À cause de ses yeux aveugles, Moumouna ne peut pas guetter les nuages
Elle n'a jamais vu de nuage
Elle n'a jamais vu de papillon
Moumouna voudrait tant regarder le ciel pour être utile à son village
Elle voudrait tellement pouvoir crier
"J'ai vu un nuage, j'ai vu un nuage
Il arrive dans le vent, il arrive du pays des étoiles
Il est fier comme un cheval blanc et il porte la plus sur son dos"
Mais Moumouna ne voit même pas le ciel
Moumouna n'a jamais vu d'étoile
Moumouna n'a jamais vu de cheval blanc
Les yeux de Moumouna sont vides
Une nuit, Moumouna se lève sans bond
Elle s'habille et elle sort de la maison
Il est minuit
Pour elle, minuit ou midi, c'est toujours pareil
Sans hésiter, Moumouna marche jusqu'à la place du village
Elle s'assied près du gros arbre sec comme un bâton
Tout se tait, pas un insecte ne chante
Pas un petit morceau de vent ne joue de la musique
Rien ne bouge
Comme les autres, Moumouna fait le tour de l'arbre
Et elle dit aussi "je ne vois rien"
Mais au lieu d'aller se rasseoir
Moumouna s'en va plus loin
Elle traverse tout le village
Moumouna prend le petit chemin qui descend vers le puit
Le puit n'est plus qu'un gros trou remplit de cailloux sec
Moumouna se met à genoux
Et elle colle son oreille à la terre
Et très loin, là-bas, très profond
Elle entend le petit bruit de l'eau
Alors, très vite avec ses mains, Moumouna creuse le sable sec
Et elle écarte les cailloux pointus
Elle sent que l'eau n'est pas loin
Mais c'est trop dur, mais c'est trop long, mais c'est trop difficile
Alors, Moumouna se lève et elle descend au bord de la rivière
De gros tas de pierres, voilà tout ce qu'il reste de la rivière
Moumouna marche pieds nus sur les cailloux
Et elle marche toujours, elle avance encore
On dirait que Moumouna ne sent pas le mal aux pieds
Moumouna s'arrête et elle se met à genoux
Son visage est contre les cailloux de la rivière
Une fois encore, elle penche son oreille
Elle écoute la respiration de la terre
Et loin là-bas, tout au fond
Elle entend l'eau qui court comme une chanson d'oiseau
Vite, vite, Moumouna creuse un trou
Elle enlève les cailloux et elle les jette plus loin
Mais c'est trop dur, mais c'est trop long, mais c'est trop difficile
Alors, Moumouna court au village
Devant chaque case, elle crie
"L'eau, l'eau, réveillez-vous
Vite, vite, l'eau va revenir"
Les dormeurs se réveillent, les hommes prennent les outils
Les femmes prennent les calebas et tout le monde se met au travail
On creuse, on creuse, on creuse encore dans les cailloux de la rivière
Et tout commence par un petit bruit
Comme si l'eau avait le hoquet
Et puis, c'est un grand éclait de rire
L'eau se met à courir partout dans la rivière
L'eau monte, la rivière se gonfle
Moumouna sent l'eau qui monte le long de ses jambes
Tout le village se roule dans l'eau comme si c'était de l'herbe
Tout le village chante en battant des mains
Alors, tout le village s'assied au bord de la rivière
Les yeux brillent de plaisir
Les langues ont envie de parler ensemble
Les uns demandent "qu'est-ce qui nous arrive?"
Les autres s'écrient "comment cela est-il possible?"
Oussouf s'étonne "comment une aveugle peut-elle faire couler la rivière?"
Alors, le vieil Anissa déclare
"Écoutez, écoutez tous
La petite Moumuna est aveugle
Mais avec ses oreilles, elle a fait attention
Elle a su que l'eau n'était pas loin
Elle est venue nous réveiller
Avec elle, nous avec creusé la terre
Et la terre nous a redonné l'eau